Enfin, la roue tourne!

Publié le par Section Pcf Vierzon

Célébré par Bush et Sarkozy, Armstrong fut le symbole du catéchisme marchand.

«Armstrong n’a aucune place dans le cyclisme. Il mérite d’être oublié. » En entendant ces mots, hier, dans la bouche du président de l’Union cycliste internationale, Pat McQuaid, il nous fallut un long moment d’introspection pour mesurer à sa juste valeur le poids des années endurées comme l’ampleur du cataclysme annoncé. Comprendre ne va jamais sans tremblements, surtout quand il s’agit du plus grand scandale du sport moderne. Depuis la lecture du rapport de l’agence antidopage américaine (Usada) et ce qu’elle appelle « une conspiration du dopage le plus sophistiqué jamais révélé dans l’histoire », il ne pouvait en être autrement. Exit l’ex-idole de juillet. Enfin !

Acteur cynique d’une époque née de la métamorphose des corps par le sang et la génétique, Lance Armstrong avait mis en place « un système mafieux » pour « assurer le secret » sur une organisation gigantesque, au service d’une icône incomparable et inégalée. Souvenons-nous. Armstrong n’était qu’un revenant de la maladie et cette particularité, rare dans un sport aussi impitoyable avec les organismes, lui offrait du crédit et de la compassion. Le caractère de l’homme importait plus que ses capacités. « Chaque jour qui passe est un jour gagné sur la vie », disait-il aux cancéreux. Et aux spécialistes du vélo, il confessait : « Ma course contre le temps m’a fait comprendre qu’on ne peut pas gagner le Tour tant qu’on n’est pas un homme. » Nous étions sommés de le croire. Et pour cause. Aux lisières du mystère de la fabrication des performances, déjà elles-mêmes aux extrémités de ce qui est moralement acceptable d’entreprendre, Armstrong n’avait rien d’autre à perdre « que la vie ». Sujet délicat s’il en est. Car suspecter un individu sauvé d’un cancer si grave que beaucoup l’avaient condamné avant l’heure relevait alors de l’impossible. Il avait vaincu la maladie. Que ne pouvait-il vaincre ? Sauf à oublier qu’entre-temps un mutant de la biochimie avait pris la place d’un « simple » sportif, qu’il avait laissé sous lui un corps sans vie, duquel il se vengeait. Le roman était en place. Un roman noir.

Avec la « globalisation Armstrong », un décalage a fini par se creuser entre les coureurs, mutés en figurines de jeux vidéo, et le public, fidèle à l’heure de célébrer sur le bord de la route la mémoire de sa propre histoire. Le Tour de France s’est défait de son caractère onirique pour se convertir en machine à spectacle où l’on peut lire l’essence générale du sport : un modèle réduit de l’ultralibéralisme. Célébré par Bush et Sarkozy, par CNN et les télévangélistes, par Nike et Drucker, Armstrong fut le symbole du catéchisme marchand. Non seulement il a triché avec un mépris sans bornes, mais il a versé le mythe du maillot jaune dans celui de l’american way of life revisité pour les besoins de l’époque, la gloire, le fric, le consumérisme, le pouvoir. L’exigence de crédibilité du modèle Armstrong n’était qu’une condition subjective de la confiance commerciale qui reposait sur ses épaules.

Comment ne pas croire que quelque chose nous a trahis, dont le dopage sous toutes ses formes ne serait qu’un des avatars ? En danger de mort, le cyclisme vit la crise la plus sérieuse de son histoire. Mais il ne s’en sortira pas sans un moratoire global sur toutes ses activités, sans des états généraux débouchant sur une vélorution et, surtout, sans éliminer tous ceux qui, de près ou de loin, à l’UCI, dans les équipes et ailleurs, ont collaboré aux années de plomb. Deux écueils nous guettent : croire que l’on peut tout changer et croire que l’on ne peut rien faire. Le cyclisme reste une belle métaphore. À condition de ne pas sombrer dans la désespérance.

par Jean-Emmanuel Ducoin

Publié dans SANTE

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