Mais alors qui est coupable ?
Très intéressant. On attend la suite » m’écrivait Laure hier soir. « Mais alors, si la mondialisation n’est pas coupable, pourquoi le chômage ? » se demandait André.
Oui : d’où viennent le chômage et la précarité ? Comment expliquer que l’Allemagne qui affichait l’an dernier plus de 160 milliards d’excédent commercial, affiche aussi 4 millions de chômeurs et des millions d’emplois précaires ?
Comment expliquer que, même les Etats-Unis, en 2005, quand ils affichaient une croissance supérieure d’1 point à la croissance européenne, aient été incapables de donner un emploi correct à tous leurs ressortissants ?
33,7 heures de durée moyenne aux USA.
On ne le dit pas assez : selon les chiffres de la maison blanche, en 2005, donc avant même qu’éclate la crise des subprimes, non seulement les USA n’étaient pas en situation de plein emploi mais ils s’en éloignaient un peu plus chaque année : si la durée réelle moyenne du travail est tombée à 33,7 heures en 2005 (durée moyenne du travail pour tous les salariés ayant un emploi, sans compter les chômeurs), c’est que des millions d’hommes et de femmes n’avaient que des petits boulots à 10 ou 15 heures par semaine.
33,7 heures de durée moyenne, voilà ce qu’est réellement le « plein emploi » d’un pays qui ne connaît pas « le carcan des 35 heures » si l’on se souvient des discours de campagne de Nicolas Sarkozy, au printemps 2007. Voilà aussi ce qu’est le “plein-emploi” dans un des pays que Christian Saint Etienne prend comme modèle d’une bonne gestion monétaire…
Alors revenons à la question de départ : qui est coupable de ce chômage et de cette précarité qui déstabilisent même les pays qui ont une croissance très forte comme les USA, et même les pays les plus compétitifs, ceux dont la balance commerciale est très fortement excédentaire, comme l’Allemagne ?
« La croissance donne l’emploi », « La compétitivité donne l’emploi »… Pourquoi ces dogmes qu’on apprenait il y a 30 ans à HEC et à l’ENA ne sont-ils plus vrais ? POURQUOI ?
« La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles.
Elle est d’échapper aux idées anciennes,
qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins,
de l’esprit des personnes ayant reçu la même formation. »
John Maynard Keynes
La plupart de nos dirigeants ont été formés au début des années 1970 quand la croissance était supérieure à 5 % en moyenne. Puis ils sont très vite rentrés dans des cabinets ministériels sans vraiment connaître la vie de l’entreprise et n’ont pas du tout intégré la grande révolution du dernier tiers du XXème siècle : la révolution de la productivité. La révolution des robots et de l’informatique.
En 30 ans, entre 1970 et 2000, on a augmenté la productivité du travail bien plus que sur les deux siècles précédents.
Répétons le, car c’est décisif (on ne comprend rien à la crise actuelle si on n’intègre pas cette révolution) : en 30 ans, entre 1970 et 2000, on a augmenté la productivité du travail bien plus que sur les deux siècles précédents.
Quand ils étaient étudiants, au début des années 1970, nos dirigeants ont entendu parler d’une révolution industrielle : celle de Ford et Taylor dans les années 1910-1930 (voir Charlot dans “Les temps modernes”).
Mais cette première révolution industrielle, qui, à l’époque, avait profondément bousculé le monde du travail américain jusqu’à provoquer la crise de 1929 était de très faible ampleur par rapport à celle que nous connaissons depuis 1970.
Sur la courbe ci-dessus, la révolution industrielle de 1900-1920 apparaît comme une petite vaguelette, en comparaison des gains de productivité faramineux réalisés à la fin du XXème siècle.
Si l’on n’intègre pas les gains de productivité colossaux réalisés depuis 30 ans (depuis que nos dirigeants ont fini leur formation), on ne peut pas comprendre pourquoi la croissance ne suffit plus à créer de l’emploi.
Si l’on n’intègre pas cette révolution, on ne peut pas comprendre pourquoi ce qui était vrai il y a quarante ans (”la croissance donne l’emploi”) ne l’est plus aujourd’hui.
Si l’on n’intègre pas cette révolution, on ne peut pas comprendre pourquoi dans tous nos pays, le chômage et la précarité ont tellement augmenté depuis trente-cinq ans.
Si l’on n’intègre pas cette révolution, on ne peut pas comprendre pourquoi, à contre-sens du discours sarkozien sur le « travailler plus », l’ensemble des syndicats européens demandent à reparler de réduction du temps de travail.
C’est assez paradoxal (pour ne pas dire totalement scandaleux) en effet : entre 1900 et 1970, alors que la productivité augmentait assez peu, on a divisé par 2 le temps de travail. Mais depuis 1970, alors que la productivité a augmenté comme elle ne l’avait jamais fait, le temps de travail d’un emploi à temps plein n’a quasiment pas baissé : en France, selon l’Insee, la durée réelle du travail pour un emploi à temps plein est aujourd’hui de 41 heures. A peu de choses près, ce qu’elle était au début des années 70…
Cette incapacité à faire évoluer notre contrat social est d’autant plus choquante que la France est le pays du monde qui a le plus amélioré sa productivité, comme le montre une étude récente du BIT.
En moyenne, CHAQUE ANNEE, la productivité a augmenté de 2,2 % en France. Comme nous sommes incapables d’avoir un débat collectif sur le partage de ces gains de productivité, au lieu de profiter à tous, les gains de productivité ont amené à un partage du travail sauvage :
> d’un côté ceux qui travaillent plein pot (41 heures par semaine),
> de l’autre plus de 3 millions de chômeurs qui travaillent 0 heures par semaine,
> au milieu, tous ceux et celles qui galèrent avec des petits boulots à 10 ou 15 heures par semaine…
Les syndicats européens pensent qu’un autre partage du travail est possible. Ils ont raison.