« L'exclusion gagne du terrain »
Le président du Samu social international, Xavier Emmanuelli, était hier à Bordeaux pour le 3e Forum social de la ville.
Samedi, se tenait le 3e Forum social de Bordeaux. Après les ateliers d'experts et acteurs sociaux, un débat a appréhendé le « mieux vivre ensemble » dans une ville appelée à devenir, d'ici à vingt ans, millionnaire en nombre d'habitants. La question « Quelles solidarités de proximité face aux solitudes urbaines ? » a été débattue par Alain Juppé, Martin Hirsch, président de l'Agence du service civique, Françoise Héritier, anthropologue au Collège de France, et Xavier Emmanuelli, président du Samu social international.
« Sud Ouest Dimanche ». Comment expliquez-vous le développement des solitudes urbaines ?
Xavier Emmanuelli. Notre mode de vie a changé. Dans la France rurale d'il y a cinquante ans, des liens et entraides implicites entre les gens existaient et portaient remède. Aujourd'hui, 90 % de la population européenne vit en ville ou en milieu périurbain. Les familles se sont dispersées ou ont éclaté, et les gens se sont éloignés les uns des autres. Les plus anciens, qui, pour la première fois de l'histoire de l'humanité, vivent très très vieux, sont un peu laissés à eux-mêmes.
En outre, à cause de l'évolution du marché de l'emploi, la solitude et l'exclusion gagnent sans cesse du terrain. Ce n'est pas seulement le fait du chômage : la notion de « travailleur pauvre » est devenue un problème quantitatif. Quant à la solidarité de classes qui permettait aux gens de reconnaître ceux qui partageaient la même galère, dans les mêmes quartiers, elle a disparu.
Le monde associatif peut-il se substituer au politique et à l'État ?
À chacun son rôle : celui du politique est de comprendre les grandes évolutions de société et prévoir. Même s'il est de plus en plus obligé de réagir à l'instantané, tant le futur est difficilement perceptible. L'État redistribue les richesses de la collectivité. Quant aux associations, elles s'occupent des cas de détresse particuliers. Leur problème commun est d'ordre budgétaire, de plus en plus difficile.
La crise actuelle n'aggrave-t-elle pas la situation ?
Bien sûr, et cela peut inquiéter. Mais la crise peut aussi être constructive : les rapports de forces font forcément évoluer. Je crois vraiment que nous sommes à la veille d'une crise conceptuelle de la souffrance sociale. Celle-ci va imposer de rebattre les cartes. Or tout le monde aspire à une nouvelle donne.
Journal SUDOUEST.