Quand se soigner devient un luxe:
Eric a fait ses comptes. S’il prenait tous ses médicaments, s’il subissait tous les examens qui lui sont prescrits, cela lui coûterait chaque mois une centaine d’euros, ce qui représente le tiers de sa pension d’invalidité.
Responsables : les franchises
Ce qui met Eric et beaucoup d’autres malades en difficulté, c’est la part qui reste à la charge du patient après les remboursements de la sécurité sociale et de la mutuelle. Cinquante centimes d’euro par boîte de médicaments et un euro à chaque visite chez un médecin ou pour un test dans un laboratoire. Quand on souffre d’une maladie longue durée, la facture grimpe vite. A Orléans, Sylvie Dubois, la directrice de la mutuelle familiale du Loiret, a elle aussi constaté que de plus en plus de malades ne peuvent plus se soigner. "Par exemple on renonce à des opérations, à se refaire les dents à cause des coûts.
Et la chirurgie, c’est liée aux dépassements d’honoraires qui sont de plus importants et insupportables pour les gens. Avoir une mutuelle, ça devient un luxe aujourd’hui car tous ces déremboursements de la Sécurité sociale se répercutent sur les cotisations mutualistes qui augmentent. Sans complémentaire santé, les gens renoncent à se soigner".
Depuis longtemps, des malades, des praticiens se battent contre ce système des franchises médicales. Christian Lehmann est médecin généraliste à Poissy, dans les Yvelines. Il dénonce la casse du système de santé à la française. "Il faut se sortir de la tête cette image de la Sécurité sociale de Grand-Papa de 1945. On est devant une gestion d’assureur par des assureurs. C’est pas pour rien que le directeur de la caisse d’assurance maladie est un ancien de chez AXA. On est en train de dériver tranquillement vers un système à l’américaine, alors même que les Américains essayaient de se battre pour retrouver un système solidaire".
Quelles solutions ?
Les malades les plus démunis peuvent se tourner vers les hôpitaux pour bénéficier de soins gratuits. Grâce à la permanence d’accès aux soins, créée par la loi de 1998 sur la lutte contre les exclusions, ils peuvent profiter de consultations et de médicaments sans débourser d’argent. Sur le papier, l’initiative est bonne. Mais en réalité, c’est plus difficile. Le système est financé par un budget modeste. A l’hôpital d’Orléans, par exemple, l’Etat ne verse que 100.000 euros chaque année. Une somme vite dépensée qui ne permet pas d’offrir toute la gamme de soins, regrette Marie-Lise Lecocq, responsable du service social. "On ne peut pas assurer de soins dentaires, c’est regrettable parce que quand vous avez en face de vous une personne qui a mal aux dents et qui vous demande un dentiste que vous ne pouvez pas offrir, ça n’est pas juste, c’est pas normal. S’ils sont venus là, c’est parce qu’ils n’ont pas pu ailleurs. Donc cela veut dire que personne ne peut leur venir en aide. C’est une société à deux vitesses, on ne peut pas accepter ça".
"Médecine à deux vitesses". Ce sont souvent les mots qui reviennent dans la bouche des patients qui ont de plus en plus le sentiment d’être coupables d’être malades. Au poids physique et psychologique de la maladie viennent s’ajouter des tracas financiers. La double peine.