L'ENTRETIEN DU DIMANCHE. Michel Serres : « Notre société du spectacle joue sur la terreur »

Publié le par Section Pcf Vierzon

photo-philippe-juste.jpgPhilosophie. À 81 ans et déjà cinquante-cinq livres, Michel Serres continue de s’interroger sur notre monde. À sa manière, en philosophe de l’école péripatéticienne, ou buissonnière, ne négligeant aucun chemin de traverse pour, comme il dit « ouvrir une voie un peu joyeuse » aux plus jeunes.

Parler du corps, comme vous l’avez fait cette semaine à Lyon aux Entretiens de la cité, n’est-ce pas curieux de la part d’un philosophe ?

Pas tellement… En fait, quand j’ai écrit « Variations sur le corps » [en 2002], ce qui a surpris n’est pas tant le sujet que la dédicace : « À mes professeurs de gymnastique, à mes guides de haute-montagne et à mes entraîneurs de sport qui m’ont appris à penser ». On dit : un intellectuel, mais moi, je n’ai jamais eu l’impression de faire mes livres avec ma tête. Je les fais avec tout le corps, avec mes insomnies, mes courbatures, la joie musculaire d’une course réussie… Le prof de gym devrait être le professeur principal de la classe, car c’est lui qui connaît l’élève dans sa globalité.

Vous avez vu le film « Intouchables », cette histoire d’un handicapé aidé par un jeune, qui rencontre un succès phénoménal ?

Non, mais j’en ai beaucoup entendu parler. Vous savez, les grands succès sont toujours issus d’une tradition séculaire… Ici, c’est la fable de l’aveugle et du paralytique : le paralytique porte l’aveugle, l’aveugle conduit le paralytique. Ils unissent leurs handicaps, et, à eux deux, ils sont heureux.

Vous aimez beaucoup le rugby. Et le rugby moderne, celui qu’on a vu à la dernière Coupe du monde ?

Il y a le sport que vous et moi pratiquons, pour conserver la santé. Et puis le sport spectacle, qui entre dans la composante sociale, quasi religieuse, avec de considérables investissements financiers, qui entraînent les clubs dans une spirale dangereuse…

Notre société valorise cette forme de sport, de compétition…

La question devient : pouvons-nous imaginer de l’excellence sans comparaison ? Pour nous, l’excellence, c’est le meilleur, celui qui l’emporte sur autrui. Mais comment peut-on affirmer que Mozart et son concerto 21 l’ont emporté sur le requiem de Fauré… Comme on disait dans mon pays : j’ai vu Toulouse-Lautrec – mais qui a gagné (rires) ? Il faudrait donc envisager une excellence sans comparaison.

Dans tous vos livres et vos interventions, vous vous distinguez par une forme d’optimisme volontariste… Pourquoi ?

Dans la société du spectacle, si vous voulez attirer des spectateurs, il faut taper sur des passions profondes, et la plus profonde est la peur. Les entrepreneurs de spectacle jouent sur la terreur. Si on enlevait le coefficient d’appel à spectateurs, on constaterait que les choses ne vont pas si mal. Prenez Fukushima : il ne s’est pas passé la moitié des choses qu’on a racontées…

Que voulez-vous dire ?

Je vais très souvent au Japon : les Japonais ont fait de mauvaise fortune, bon cœur. Et il faut tout de même rappeler cette vérité, qu’il y a eu zéro mort par radiation ! La vraie catastrophe, ce n’est pas Fukushima, c’est Haïti, avec des centaines de milliers de morts. Mais on a oublié Haïti, pour ne parler que de Fukushima, qui a lancé une sorte de « tsunami médiatique » antinucléaire qui n’est pas du tout justifié. On agit sur la terreur… Et puis, pour conclure sur l’optimisme : à quoi ça sert de dire que tout va mal ? Trop de gens se prennent pour Philippulus le prophète qui, dans « Tintin », annonce toujours la fin du monde. Moi j’ai des enfants, des petits-enfants, des étudiants, et si je veux les aider, ce n’est pas en leur disant : après moi, le déluge. Mon métier est de leur ouvrir une voie un peu joyeuse.

Donc, sur la sortie ou non du nucléaire, vous dites…

…Que le premier pas est de prendre les choses lucidement. Ce qui implique d’éviter la colère contre, ou l’enthousiasme pour, sans jouer les Philippulus.

Que peut dire la philosophie sur la crise que nous traversons ?

Faisons la comparaison avec un séisme : c’est un tremblement du sol, mais ce qui l’explique, c’est le déplacement des plaques en couches profondes. Dans le séisme économique terrible, il faut se demander quelles plaques profondes nous pouvons interroger. Dans mes livres sur « Le Temps des crises », j’en ai analysé une dizaine. Par exemple : en 1900, dans les pays comme le nôtre, nous étions 75 % d’agriculteurs, il n’y en a plus que 3 %. Quand je suis né, en 1930, il y avait deux milliards d’habitants, alors que nous venons de passer à sept milliards… Si vous faites la liste des transformations, jamais il ne s’est passé une période où la rupture avec le passé a été aussi forte. La crise touche les universités, les banques, les hôpitaux, les villes… toutes les institutions, qui ont été inventées à une période où le monde n’était pas ce qu’il est devenu. Et le grand problème du monde contemporain est d’inventer des institutions qui soient en phase avec ces transformations.

Vous avez déjà écrit cinquante-cinq livres. Songez-vous parfois à la retraite, ou à diminuer votre rythme de travail ?

Il est vrai que j’ai 81 ans, 18 ans dans le désordre… À un moment, on éprouve l’envie de ralentir. Mais j’ai encore envie de participer au contemporain, de chercher ce qui est nouveau dans le contemporain. C’est ma passion.

Propos recueillis par Francis Brochet "LE PROGRES"
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Publié dans Question d'actualité

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